Texte alternatif de la bannière
Texte alternatif de la bannière

Les riveraines dénoncent les abus de la Socapalm

Martine Mbango est une habitante du quartier Mbonjo. Un village situé dans la commune de Bonalée, région du Littoral au Cameroun. Il est environ 9 heures ce samedi 21 septembre 2019, lorsque cette septuagénaire quitte son domicile pour se rendre dans une autre localité (Souza) située à près de 18 km de son village. La veille dame arbore un t-shirt de couleur noire sur lequel est mentionné « non aux abus des services de sécurité de la Socapalm ». Sur le trajet, elle n’est pas la seule. Quelques femmes portent également le même t-shirt accompagné d’un foulard de couleur rouge noué sur la tête. Elles se rendent toutes au même endroit. Au lieu-dit Nkapa, petit village situé dans la localité urbaine de Souza. Arrivées au lieu du rendez-vous, les dames prennent place dans les tentes dressées dans la grande cour du chef dudit quartier. La rencontre est organisée par la Synergie nationale des paysans et riverains du Cameroun (Synaparcam). Il s’agit d’une organisation locale qui oeuvre depuis plusieurs années dans la défense des intérêts et les droits des communautés riveraines des sociétés agro-industrielles au Cameroun. On comprend donc que cette mobilisation n’est pas fortuite. « Chaque 21 septembre se célèbre la journée internationale de lutte contre la monoculture d’arbres. Et cette année, nous avons axé cet événement sur les dénonciations des cas d’abus sur les riveraines de la filiale camerounaise du groupe Socfin, qu’est la Socapalm », nous renseigne Emmanuel Elong, Président du Synaparcam.

Texte alternatif de la bannière

Plaintes

Elles sont donc près d’une centaine réunies à cet endroit pour célébrer cette journée. Mais surtout pour faire entendre leur voix. « Depuis plus de dix ans, nous vivons le martyr dans nos propres localités. Nous ne sommes pas entendus, nous avons l’impression d’être abandonnées à nous mêmes, pourtant nous vivons dans un milieu riche dont la terre peut nous apporter beaucoup », se désole Augustine, une habitante du quartier Mbonjo. Au cours de cette journée de mobilisation, les femmes n’ont pas hésité à exprimer leur mécontentement auprès des autorités traditionnelles, présentes ainsi que du représentant de la Société camerounaise de palmeraies (Socapalm).

Le problème d’accès à la terre dont sont victimes les riveraines et paysans camerounais où est installé la Socapalm perdurent depuis plusieurs années. Présente au Cameroun depuis 1968, cette société agro-industrielle mène une politique d’investissement ambitieuse. Ses investissements ont enregistré une progression de pas moins de 1 000% depuis l’an 2000 ! Les performances de l’outil de production, mais aussi les infrastructures et services collectifs au sein et autour des plantations, ont connu une amélioration spectaculaire, apprend-on. En 2018, Socapalm a obtenu un résultat net de 17,370 millions d’Euros (soit 11,3 milliards de Fcfa), contre 15,707 millions d’Euros (10,2 milliards de Fcfa) en 2017. Et, le stock d’huile de palme brute de Socapalm à vendre est passé de 16 481 tonnes au 30 juin 2017 à 30 959 tonnes au 30 juin 2018, soit une augmentationde 87,8%.

Cependant, au niveau des populations locales, la vie n’est pas rose. Les riverains et paysans sont de plus en plus pauvres et les espaces pour cultiver leurs sont arrachés par ladite entreprise. « Nous ne savons plus où travailler, où cultiver nos champs, pour avoir un peu de sous pour envoyer nos enfants à l’école, même les petites parcelles de terres situées dans les ravins et autres périphéries autrefois négligées par cette entreprise sont entrain d’être reprises », fulmine Régine Bonka. Pourtant, la Socapalm qui n’exploite que 58.000 hectares de terres au Cameroun au lieu de 78.000 hectares, ne donne pas de crédit aux populations riveraines.

« En 2008, la Synergie a eu connaissance des cahiers de charge que l’Etat a signé avec la Socapalm. Et d’après le document, 78000 hectares ont été alloués à Socapalm, mais en 2005, Socapalm avait fait comprendre à l’Etat qu’elle ne va plus occuper 78.000 hectares, mais plutôt 58.000 hectares. Cela veut dire que 20.000 hectares de terres sont rétrocédés ; et il y a eu un avenant numéro un au bail qui diminue la superficie et les avenants montrent les surfaces restituées dans chaque communauté, mais depuis 2005 jusqu’à 2019, Socapalm continue à exploiter ces superficies », explique Emmanuel Elong avant de poursuivre. « Les communautés ne savent même pas où ces terres sont rétrocédées sur le terrain ; c’est bien indiqué sur le papier, mais ce n’est pas matérialisé sur le terrain ».

A cause de cette absence d’information, les populations riveraines ne savent plus à quel saint se vouer malgré les multiples démarches formulées auprès des autorités administratives compétentes. A ce jour, la situation a pris une autre tournure. A Mbonjo, les femmes sont principalement victimes d’abus. Elles sont la cible des agents de sécurité de la Socapalm. Augustine Maka, habitante du quartier Mbonjo grand village témoigne : « les agents de la Socapalm nous dépouillent à domicile. Ils entrent dans nos maisons sous prétexte qu’on a volé leur fruit pour nous piller, lorsqu’on veut se justifier ils nous rouent de coups ». Cet acte des agents de sécurité de ladite entreprise aurait même d’ailleurs eu des conséquences graves sur Jeannette Njoh. La jeune femme actuellement Secrétaire général de la Synaparcam, a eu une fausse couche en mai 2018. Alors enceinte de trois mois, elle a perdu son enfant à cause « des hommes en tenue » affairés à la sécurité de l’entreprise.

Abus

Des cas d’abus sexuels ont même d’ailleurs été enregistrés au niveau de la Synergie. Et Hortense Bih est l’une des victimes. Cette dernière a d’ailleurs quitté Mbonjo pour s’installer à Souza à cause de cela. « Je ne garde pas de très bon souvenirs de ce village, en plus les habitants souffrent réellement là-bas. Un matin je suis allée chercher des feuilles pour la préparation du « Eru », un plat local, dans les champs de plantations. Un Vigile de la Socapalm m’a interpellé et a menacé de me dénoncer pour vol si je n’entretenais pas de relation sexuelle avec lui afin de pouvoir passer avec mon butin. Ça s’est passé en 2014 », raconte t-elle

D’après les riveraines de la localité de Mbonjo, la situation est insupportable. Et elle empire de jours en jours. « A l’instant où nous prenons part à cette journée de mobilisation, ces militaires et autres sont présents dans le village. Mais après le problème que j’avais eu, les femmes se sont réunies chez le chef du quartier pour interdire à ces derniers de pénétrer dans nos maisons ; pour nous protéger, nous avons fait construire des clôtures afin de les empêcher d’entrer », indique Jeannette Njoh.

Pour la septuagénaire Martine Mbango, c’est une injustice de trop. La veille dame accuse cette société d’appauvrir la population. « Depuis que la Socapalm s’est installée à Mbonjo, ils ont détruit tous nos champs et nos nourritures, cette situation a affecté les enfants. Si les parents n’ont plus d’argent pour envoyer les enfants à l’école ou encore de ressources pour les nourrir, il est évident qu’ils vont voler », fulmine-t-elle. Outre cette gangrène, elle décrie également les problèmes de chômage, de sous-emploi actuellement visibles dans leur localité ainsi que l’accès à l’eau.

Au regard des différentes plaintes avancées par les riveraines de cette localité, Emmanuel Gang, tente de justifier les actions de la Socapalm à travers les actes citoyens posés par l’entreprise. « La Socapalm essaye de résoudre certains problèmes en mettant à la disposition des villages des points d’eaux, en plus, nous avons construit des salles de classe pour les sections anglophones et même offrir un bus pour faciliter le déplacement des élèves », avance le responsable social de la Socapalm, dont les arguments ne convainquent pas assez la foule de personnes réunies à cette journée de mobilisation. Pour ce qui est des violences faites aux femmes, il répond : « il y a les politiques en ce qui concerne le respect des droits des hommes y compris les travailleurs et les communautés riveraines dont la Socapalm s’attèle à respecter et l’entreprise a pris des engagements dans ce sens. Si des écarts sont observés avec preuve à l’appui, la personne concernée, notamment l’agent de sécurité en subira des sanctions comme le veut les règles de l’entreprise et la loi camerounaise ».

Pour l’heure, les riveraines et les paysans attendent plus de cette entreprise et même du gouvernement camerounais. « Nous demandons plus de considération, car nous nous sentons abandonnés à nous mêmes », déplore Emmanuel Elong.

1 Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

shares