Grève des enseignants du supérieur : L’urgence d’une augmentation des salaires du personnel de l’État au Cameroun 

Cette nouvelle grogne qui sévit depuis plusieurs semaines dans les universités publiques du pays, pose la problématique de la base salariale des fonctionnaires et agents de l’État, dont le niveau actuel de rémunération n’a pas toujours atteint celui de 1992. 

Dans une sortie médiatique lors de l’émission « La Vérité en face », diffusée le 4 octobre 2026 sur Equinoxe TV, la secrétaire générale du Bureau exécutif national du Syndicat national des enseignants du supérieur (Synes), Pr Jeannette Wogaing Fotso, a donné quelques détails sur la grève que son syndicat observe depuis un mois.

En effet, depuis le 3 septembre 2026, les enseignants des 11 universités d’État regroupés au sein du Synes au Cameroun observent un mouvement de grève qui se poursuit, malgré un début d’amorce de solutions par le gouvernement sur leurs revendications salariales et indemnitaires. Le Synes évalue lui-même le taux d’adhésion à ce débrayage entre 65 % et 70 %.

Dans un esprit républicain, le syndicat a toutefois exclu du mouvement de grève la participation aux jurys de thèses de doctorat/PhD, afin de ne pas paralyser totalement la recherche. La rentrée universitaire 2026-2027 a certes eu lieu le 5 octobre dernier, mais les enseignants continuent d’attendre d’autres tranches de paiement et, surtout, le calendrier d’apurement total des arriérés de la dette académique.

Le syndicat réclame notamment le paiement de la dette académique cumulée sur la période allant de 2000 à 2021, estimée globalement à près de 16 milliards de Fcfa Cette somme comprend les arriérés d’heures complémentaires, les vacations ainsi que les rémunérations liées aux jurys de master et de doctorat. Outre cette dette, les revendications portent également sur les allocations trimestrielles de modernisation de la recherche scientifique du quatrième trimestre 2025 et des deux premiers trimestres 2026, ainsi que sur une revalorisation globale des salaires.

Le ministère de l’Enseignement supérieur a indiqué avoir versé 7,294 milliards de Fcfa pour apurer une partie de la dette académique, soit environ 43 % du total dû. Il a également alloué des fonds au paiement des primes correspondant à quelques trimestres dus. Le Synes, qui estime ces efforts insuffisants, a toutefois maintenu son mot d’ordre de grève générale, paralysant une partie des activités académiques et de recherche.

Des salaires jugés insuffisants

S’agissant du niveau des salaires dans l’enseignement supérieur au Cameroun, le salaire de base actuel d’un assistant débute autour de 315 000 Fcfa, celui d’un maître-assistant à 370 000 Fcfa, d’un maître de conférences à 440 000 Fcfa et d’un professeur titulaire à 500 000 Fcfa.

De l’avis d’experts, ces montants sont jugés insuffisants au regard du coût actuel de la vie dans le pays, du niveau d’expertise des enseignants, mais surtout en comparaison avec les rémunérations des enseignants-chercheurs dans d’autres pays africains présentant un niveau de PIB inférieur ou égal à celui du Cameroun, notamment le Mali, le Niger, le Sénégal ou encore la Côte d’Ivoire. C’est pourquoi le Synes demande l’application stricte du statut particulier des enseignants du supérieur ainsi qu’une revalorisation globale de la grille indiciaire et des indemnités de fonction spécifiques à la recherche et à l’enseignement.

La situation des salaires du personnel de l’État

La dernière revalorisation générale des salaires du personnel de l’État au Cameroun date du 1er février 2024, avec une hausse de 5% de la rémunération mensuelle de base des agents civils et militaires, ainsi qu’une augmentation de 60 % des allocations familiales. Auparavant, un décret présidentiel portant revalorisation de 5,2 % était intervenu en mars 2023. Malgré ces différentes revalorisations, le niveau du salaire de base du personnel de l’État du Cameroun n’a pas encore atteint celui de 1992.

En effet, le gouvernement camerounais, sous l’impulsion du Fonds monétaire international (FMI), avait imposé, il y a une trentaine d’années, une double baisse des salaires du personnel de l’État dans le cadre des plans d’ajustement structurel.

C’est ainsi qu’en janvier 1993, une première baisse, variant de 8 % à 30 % selon les tranches de rémunération, avait été mise en application. Après la cessation du paiement des salaires en septembre et octobre 1993, période au cours de laquelle les rémunérations n’avaient pas du tout été versées, une seconde réduction des salaires était intervenue en novembre 1993, portant l’ensemble des baisses entre 50 % et 70 % selon les niveaux. Ainsi, un cadre supérieur de l’administration qui touchait environ 400 000 Fcfa par mois en 1992 s’était retrouvé avec environ 150 000 Fcfa en novembre 1993.

Comparaison des salaires de base du personnel de l’État en 1992 et 2026

En 1992, le salaire de base de la catégorie A (A1 et A2) oscillait entre 250 000 et 450 000 Fcfa. Celui de la catégorie B (B1 et B2) se situait entre 140 000 et 300 000 Fcfa contre 70 000 à 150 000 Fcfa pour la catégorie C et 40 000 à 90 000 Fcfa pour la catégorie D. Aujourd’hui, le salaire brut de la catégorie A2 oscille entre 214 655 Fcfa et 390 448 Fcfa hors échelle. La catégorie A1 se situe entre 201 011 Fcfa et 342 070 Fcfa. La catégorie B2 oscille entre 176 353 Fcfa et 277 568 Fcfa, tandis que la catégorie B1 se situe entre 165 354 Fcfa et 250 278 Fcfa. Pour les catégories C et D, les rémunérations vont respectivement de 110 904 à 190 947 FCFA et de 62 502 à 129 054 Fcfa pour la classe exceptionnelle.

Les conséquences des doubles baisses de 1993

Sans être exhaustif, on peut distinguer deux catégories de conséquences : celles qui sont directement liées aux agents publics et celles qui concernent l’ensemble du pays. La première conséquence directe est la baisse drastique du pouvoir d’achat des agents publics. Comment quelqu’un dont le salaire passe de 400 000 Fcfa à 150 000 Fcfa peut-il continuer à vivre normalement ?

De par mon expérience de banquier dans mes précédentes occupations, j’ai eu de la peine à gérer les comptes de clients auxquels j’avais précédemment accordé des crédits sur la base de leur quotité cessible de 33 % du revenu et qui se retrouvaient, dès novembre 1993, avec un salaire inférieur au montant de l’amortissement desdits crédits.

Même en rééchelonnant la durée de remboursement des crédits sur 20 ans pour certains, malgré le maximum de 10 ans, la mensualité d’amortissement demeurait supérieure au salaire. Face à une réduction aussi drastique du train de vie des individus et à une charge financière devenue insupportable, la vie de nombreux citoyens devenait intenable.

À cette situation s’est ajoutée la dévaluation de 50% du Fcfa par rapport au franc français, intervenue le 12 janvier 1994, deux mois seulement après la baisse drastique des salaires. Cumulée aux deux mois de salaires impayés de septembre et octobre 1993, cette succession de chocs a été difficilement supportable pour de nombreux ménages.

En termes de conséquences, on peut également relever une démotivation généralisée du personnel de l’État, qui affecte tout l’appareil économique, étant donné que l’élite administrative publique est au début et à la fin de nombreuses actions économiques ou sociales, notamment à travers la délivrance des autorisations, des agréments et de tout autre document permettant d’exercer ou d’agir. À cela s’ajoute le marchandage du service public, qui entraîne une baisse des recettes de l’État, certains agents en service préférant encaisser à leur compte une partie ou la totalité des sommes dues à l’État, au détriment du Trésor public.

Et, pour couronner le tout, la grande et pernicieuse conséquence qui détruit le pays demeure la corruption généralisée au sein du personnel de l’État. Cette gangrène a conduit le Cameroun au triste premier rang des pays les plus corrompus au monde en 1998 et 1999, selon l’ONG Transparency International. Depuis lors, le pays se situe toujours dans la zone des nations perçues comme « fortement corrompues ».

Nécessité de revaloriser les salaires du secteur public dès 2027

Le niveau actuel de prévarication et de détournement des deniers publics ne peut permettre au Cameroun de sortir du bourbier dans lequel il est enfoncé. Vingt ans après l’atteinte du point d’achèvement de l’Initiative Pays pauvres très endettés (Ppte), en mai 2006, qui avait ramené notre dette extérieure à environ 1 000 milliards de Fcfa, le Cameroun n’a pas réussi à mettre en œuvre avec succès un véritable plan de développement, malgré le niveau d’endettement actuel de 15 416 milliards de Fcfa au 31 mars 2026, dont près de 10 000 milliards de Fcfa de dette extérieure.

À quoi a servi cet endettement en 20 ans ? Certainement, en partie, à enrichir des hauts fonctionnaires qui bénéficient pourtant d’importants avantages liés à leurs fonctions. On peut citer, entre autres, la gratuité du logement, des soins de santé, de l’eau, de l’électricité, des véhicules, du carburant, les évacuations sanitaires et bien d’autres avantages, sans compter les frais de mission parfois perçus sans déplacement effectif hors du lieu de résidence. La suppression de ces charges, qui se chiffrent en centaines de milliards de Fcfa dans le budget de l’État, pourrait permettre de dégager des marges pour revaloriser les salaires de l’ensemble du personnel de l’État dès l’année prochaine. Un décret présidentiel portant suppression ou suspension temporaire de certaines de ces dépenses, qui ne profitent qu’à quelques responsables, permettrait de sortir le personnel de l’État de la précarité qui freine le développement de toute la nation.

Les députés et sénateurs seront en session en novembre prochain pour l’examen et le vote du projet de budget 2027 que présentera l’exécutif. C’est l’occasion pour ces élus du peuple d’amender les dépenses qui ne profitent qu’à une poignée de fonctionnaires afin de dégager des ressources permettant d’augmenter les salaires.

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