Développement : Pourquoi l’Afrique doit enfin produire ses propres politiques industrielles

Outre les usines et les capitaux, le continent a également besoin d’outils pour décider où investir, quelles filières soutenir et comment mesurer les résultats des politiques publiques.

Le don de 3,48 millions de dollars accordé la semaine par la Banque africaine de développement (BAD) à travers le Fonds africain de développement au Cameroun, au Tchad, aux Comores, à Madagascar et au Togo pourrait sembler modeste au regard des immenses besoins d’industrialisation du continent. Il touche pourtant à un enjeu crucial qui porte sur la capacité des États africains à concevoir des politiques industrielles et commerciales à partir de données fiables, d’analyses solides et d’objectifs clairement définis. En effet, l’Afrique ne manque pas seulement d’usines et de capitaux. Elle manque aussi, trop souvent, d’outils pour décider où investir, quelles filières soutenir et comment mesurer les résultats des politiques publiques.

Pendant des décennies, les économies africaines ont principalement exporté des matières premières et importé des produits transformés. Cette spécialisation continue de fragiliser les balances commerciales, d’exposer les pays aux fluctuations des cours internationaux et de limiter la création d’emplois industriels. La Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) offre une occasion historique de changer cette trajectoire. Encore faut-il que les États sachent produire pour le marché africain et, surtout, qu’ils disposent de stratégies industrielles compatibles entre elles.

La première urgence est donc celle de la connaissance. Une politique industrielle efficace ne peut reposer sur des intuitions ou sur la reproduction de modèles importés. Elle doit identifier les avantages comparatifs de chaque économie, les besoins des marchés, les capacités des entreprises locales et les chaînes de valeur susceptibles d’être développées.

Dans le même temps, l’Afrique doit également renforcer ses capacités institutionnelles. Trop de stratégies industrielles restent enfermées dans les administrations qui les élaborent, sans coordination entre ministères, agences publiques, secteur privé, universités et organisations régionales. Le résultat est souvent une juxtaposition de programmes, parfois contradictoires, plutôt qu’une véritable politique économique. La priorité doit être donnée à des mécanismes permanents de concertation et d’évaluation.

Le deuxième levier est celui du financement. L’industrialisation exige des capitaux, des infrastructures, de l’énergie à coût compétitif et des mécanismes de garantie capables de réduire les risques. Les banques africaines de développement, les fonds souverains, les investisseurs institutionnels et les marchés financiers régionaux doivent donc davantage orienter leurs ressources vers les secteurs productifs. Il faut également renforcer les dispositifs permettant aux PME et aux entreprises dirigées par des jeunes et des femmes d’accéder au crédit et aux marchés publics.

Le troisième défi est celui de la transformation locale. Ici, il ne suffit plus d’exporter du cacao, du coton, du bois, du pétrole, du gaz ou des minerais. L’objectif doit être de transformer davantage ces ressources sur le continent, en développant des chaînes de valeur régionales. C’est là que la Zlecaf peut prendre tout son sens : un pays produit, un autre transforme, un troisième fournit les intrants et l’ensemble écoule ses produits sur un marché continental de plus d’un milliard de consommateurs.

Enfin, l’Afrique doit assumer une politique commerciale plus offensive, puisque la Zlecaf ne produira pas automatiquement des champions africains. Elle doit être accompagnée de normes communes, de facilités douanières, de corridors logistiques efficaces et d’une stratégie de promotion des produits « made in Africa ». L’ouverture des marchés doit aller de pair avec la montée en gamme des entreprises africaines.

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