Abondance de tomates : Les failles structurelles de l’économie camerounaise

L’image a changé de décor, mais le malaise demeure. Il y a sept mois, en effet, les ménagères de Yaoundé et Douala se voyaient proposer des cageots de tomates à des prix hors norme, culminant à 11 000, voire 12 000 Fcfa. Aujourd’hui, le contraste est saisissant, avec des étals qui débordent et des camionnettes qui sillonnent les marchés et les quartiers, le cageot s’arrachant parfois à des prix dérisoires, soit 1 500 Fcfa par endroits. En quelques mois, le fruit rouge est passé du statut de denrée de luxe à celui de produit bradé.

Cet écart extrême entre pénurie et surabondance n’a rien d’anecdotique. Il révèle, au contraire, une constante marquée par l’absence de régulation efficace d’une filière pourtant stratégique pour l’alimentation et l’économie nationale. En effet, lorsque la production chute, les prix flambent et étranglent le pouvoir d’achat. Et quand la récolte est abondante, les prix s’effondrent, ruinant les producteurs. Dans les deux cas, les pertes sont considérables.

Faut-il le rappeler, l’abondance actuelle, si elle soulage les ménages, est une mauvaise nouvelle pour de nombreux agriculteurs. Faute d’unités de conservation et de transformation, des tonnes de tomates risquent encore de pourrir dans les champs ou le long des routes. Ce gaspillage chronique traduit une faiblesse structurelle : le Cameroun produit, mais ne sait ni stocker, ni transformer, ni planifier.

Le problème n’est donc pas la capacité de production, mais la gestion des cycles. L’agriculture camerounaise reste, en effet, largement saisonnière, peu mécanisée, dépendante des aléas climatiques et d’une logistique défaillante. À cela s’ajoute une faible structuration des producteurs, souvent isolés face aux intermédiaires et incapables d’influencer les prix.

Pour rompre ce cycle infernal à l’origine d’importantes pertes agricoles, le gouvernement doit aller au-delà des discours. De ce fait, la première solution consiste à investir massivement dans les infrastructures post-récolte. Ici, l’accent doit tout d’abord être mis sur l’amélioration des routes. Car dans les bassins de production, de nombreux agriculteurs peinent à écouler leurs produits, ce qui entraîne très souvent leur périssement en zone rurale.

Ensuite, le Cameroun doit s’atteler à développer une véritable industrie de transformation et de conditionnement des tomates. Il s’agit d’encourager l’implantation d’unités de production de concentré, de purée ou de sauce tomate, qui permettraient d’absorber les surplus en période d’abondance. On peut alors regretter l’échec du projet de l’usine de transformation de tomates mise en place dans le pays et lancée en 1994. Située à Foumbot, dans la région de l’Ouest, et dotée d’une capacité de 320 tonnes par jour, la Société des conserveries alimentaires du Noun (Scan) a été contrainte de mettre la clé sous la porte au début des années 2000. Sur les causes de cette fermeture, les experts mettent en cause le manque de matière première, les pertes dues au coût de production élevé de la tomate en conserve, ainsi que les tensions liées à la gestion de l’entreprise.

À côté, les économistes proposent également au gouvernement de mettre en place des incitations fiscales ciblées, des crédits agricoles adaptés et des partenariats public-privé susceptibles d’attirer des investisseurs nationaux et sous-régionaux. L’on appelle aussi à une meilleure structuration en coopératives, qui viendrait renforcer le pouvoir de négociation des agriculteurs. Enfin, la promotion de techniques de conservation simples (séchage solaire, transformation artisanale encadrée) offrirait des solutions rapides et peu coûteuses.

En somme, l’abondance actuelle de tomates ne doit pas être perçue comme une simple embellie passagère. Bien au contraire, elle peut être une source de création d’emplois sur le plan local et de limitation des importations.

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