Débats économiques: Le bilan contrasté de l’initiative Ppte 20 ans après au Cameroun

Lors de la 4e édition des Débats de Lignes d’Horizon tenue le 21 avril dernier à Yaoundé, les experts ont relevé que la réduction d’environ 1 400 milliards de Fcfa de la dette extérieure du pays après l’atteinte du point d’achèvement en 2006 n’a pas produit les effets escomptés.

La Maison de la First Bank à Yaoundé a accueilli, le 21 avril 2026, la 4e édition des Débats de Lignes d’Horizon. Placée sous le thème : « Le Cameroun, 20 ans après le point d’achèvement de l’Initiative Ppte : acquis, leçons et défis », la rencontre a réuni experts, universitaires, partenaires au développement et journalistes autour d’une évaluation critique des retombées de l’allègement de la dette obtenu en 2006. Organisé par le journal Lignes d’Horizon dirigé par Valentin Siméon Zinga, l’événement se voulait un cadre de réflexion sur les transformations économiques intervenues depuis cette étape charnière.

Dans son mot d’ouverture, le Directeur de publication a rappelé l’ambition de ces débats visant à « réunir les compétences et croiser les regards autour d’une problématique à grands enjeux », afin de susciter une discussion sur les effets réels de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (Ppte) au Cameroun. Deux décennies après, la question centrale demeure celle de l’impact de l’allègement de la dette sur la transformation structurelle de l’économie et l’amélioration des conditions de vie.

Les causes profondes de l’ajustement

Dans sa keynote, le Pr Bruno Bekolo Ebe a replacé l’Initiative Ppte dans son contexte historique, marqué par les crises économiques, l’échec des rééchelonnements de dette et les programmes d’ajustement structurel. Selon lui, si l’allègement a constitué une opportunité, les résultats restent limités. L’ancien recteur de l’Université de Douala a évoqué le risque de « croissance appauvrissante », soulignant que le taux de croissance du Cameroun, oscillant entre 2,5 % et 3 %, demeure insuffisant pour améliorer le bien-être. « Pour que la croissance ait un impact réel, elle devrait atteindre au moins 6 % », a-t-il indiqué, relevant que le taux de pauvreté continue d’augmenter malgré la progression du PIB.

L’universitaire a également pointé la dépendance persistante aux importations, notamment pour des produits de première nécessité comme le riz ou le poisson. L’économie camerounaise resterait dominée par une logique de rente et d’intermédiation, loin d’un modèle productif créateur de valeur ajoutée. Dans ce contexte, la mobilisation de l’épargne intérieure apparaît comme un levier essentiel.

Bilan contrasté du C2D de la France

Intervenant à sa suite, Virginie Dago, directrice de l’Agence française de développement (AFD) au Cameroun, est revenue sur le Contrat de désendettement et de développement (C2D), l’un des principaux instruments issus de la dynamique Ppte. Ce mécanisme, qui transforme le remboursement de la dette en subventions, a permis de soutenir plusieurs projets dans les infrastructures, la santé ou l’agriculture. Parmi les réalisations figurent le deuxième pont sur le Wouri, des programmes de voiries urbaines, des projets de drainage à Yaoundé et Douala, ainsi que les programmes agricoles Afop et Acefa.

Toutefois, la responsable de l’AFD a reconnu les limites du dispositif, notamment la difficulté d’assurer la durabilité de certains projets. Sur les 1,5 milliard d’euros prévus, environ 165 millions restent à décaisser, la dernière échéance étant attendue dans un an. Le bilan apparaît ainsi contrasté, entre réalisations concrètes et impacts parfois difficiles à mesurer.

La question de la dette demeure centrale

Pour Emmanuel Noubissie Ngankam, analyste économique et ancien cadre de la Banque mondiale, la question de la dette demeure centrale. Malgré l’allègement obtenu, le Cameroun affiche aujourd’hui un encours d’environ 14 000 milliards de Fcfa, soit près de 45 % du PIB. Toutefois, a-t-il souligné, « la dette n’est pas un problème en soi ». L’enjeu réside dans l’utilisation des ressources et leur capacité à générer une croissance inclusive. Il a évoqué le cas de la Côte d’Ivoire, où une partie des fonds Ppte avait servi à revaloriser les salaires des fonctionnaires, contrairement au Cameroun marqué par des coupes salariales ayant favorisé la précarisation et la corruption.

Dans le même esprit, l’économiste Eugène Yambal a rappelé que les programmes d’ajustement structurel visaient surtout la stabilisation à court terme. Revenant sur l’expérience camerounaise depuis 1986, il a évoqué les effets sociaux des privatisations, tout en soulignant que les interventions du FMI répondent principalement à des objectifs de stabilisation macroééconomique.

Les défis structurels demeurent 20 ans après

Au total, les échanges ont mis en lumière un bilan nuancé. L’Initiative Ppte a permis une réduction d’environ 1 400 milliards de Fcfa de la dette extérieure, offrant des marges budgétaires pour financer des projets sociaux et des infrastructures. Toutefois, vingt ans après, les défis structurels demeurent : transformation de l’appareil productif, diversification économique, mobilisation des ressources internes et amélioration de la gouvernance des finances publiques.

Au-delà des acquis, les Débats de Lignes d’Horizon ont souligné la nécessité de tirer les leçons du passé. Pour les intervenants, la soutenabilité de la dette, la qualité de la dépense publique et la capacité à générer une croissance inclusive constituent les principaux enjeux pour les prochaines années. Deux décennies après l’allègement obtenu dans le cadre de l’Initiative Ppte, le Cameroun reste confronté à l’impératif de transformer cette opportunité en véritable levier de développement durable.

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