Au-delà du simple renouvellement de son bureau exécutif lors de son Assemblée générale mixte prévue en juin prochain à Yaoundé, l’enjeu pour cette association est de restaurer la crédibilité d’une organisation appelée à représenter un secteur qui compte désormais 385 établissements agréés et plusieurs centaines de milliards de Fcfa de crédits à l’économie.
L’Association nationale des établissements de microfinance du Cameroun (Anemcam) s’apprête à sortir d’une longue paralysie institutionnelle. Sauf nouveau report, l’organisation patronale du secteur tiendra, en juin 2026 à Yaoundé, une Assemblée générale mixte destinée à renouveler son bureau exécutif et à adopter de nouveaux textes fondamentaux. Le rendez-vous est très attendu car l’Anemcam n’a plus tenu d’Assemblée générale depuis le 2 septembre 2011. Cette dernière assise avait porté à sa tête Musa Shey Nfor, alors élu pour un mandat de trois ans. Également président du conseil d’administration de la Cameroon Cooperative Credit Union League (Camccul), réseau de plus de 200 établissements de microfinance principalement implantés en milieu rural et basé à Bamenda, il est resté en fonction bien au-delà du mandat initial.
Une gouvernance prolongée au-delà du mandat statutaire
Entre 2011 et 2026, la vie statutaire de l’association est restée pratiquement figée. Aucun renouvellement formel du bureau exécutif n’a été organisé, selon plusieurs acteurs du secteur. Cette situation a nourri des tensions internes, longtemps contenues dans un milieu où les dirigeants d’établissements de microfinance s’expriment peu publiquement. Sous couvert d’anonymat, un cadre en fonction au sein de l’Anemcam décrit un blocage profond : « Le bureau actuel est obsolète. Il ne dispose plus de la légitimité requise pour parler au nom des membres. Si l’Assemblée ne s’est pas tenue depuis environ quinze ans, c’est en raison de dysfonctionnements structurels et politiques internes », affirme-t-il.
Au fil des années, plusieurs membres disent avoir tenté d’obtenir le renouvellement des instances dirigeantes. Ces initiatives seraient restées sans suite, alimentant le soupçon d’un statu quo entretenu au sommet de l’association.
Parmi les voix critiques, figure Alban Clovis Forgang, ancien directeur général de la Financière d’épargne et de crédit (Finec). Il affirme avoir milité de longue date pour la tenue d’élections : « À l’époque, nous avons tout essayé pour provoquer la tenue de ces assemblées, mais toutes nos initiatives ont été systématiquement bloquées », se souvient-il.
Une association stratégique pour la régulation du secteur
La paralysie de l’Anemcam contraste avec le rôle que cette organisation est censée jouer dans l’architecture financière nationale. Créée le 23 mai 2003, elle demeure l’association professionnelle chargée de représenter les établissements de microfinance auprès des autorités, notamment le ministère des Finances (Minfi) et la Commission bancaire d’Afrique centrale (Cobac). Ses missions couvrent la défense des intérêts de la profession, la promotion de l’inclusion financière, la gestion de services communs et la diffusion de l’information financière auprès du public, dans le respect du secret bancaire.
Une association affaiblie limite toutefois la capacité du secteur à parler d’une seule voix sur des enjeux devenus sensibles : gouvernance interne des établissements, conformité prudentielle, digitalisation des services financiers, gestion du risque de crédit et protection des déposants.
Moins d’acteurs, mais un poids financier accru
La tentative de relance intervient dans un marché profondément transformé. Au début des années 2000, la microfinance camerounaise était marquée par une prolifération d’acteurs. Une enquête de la Cobac publiée en 2000 recensait 652 institutions de microfinance sur le territoire national.
Depuis, le paysage s’est resserré sous l’effet du processus d’assainissement conduit par les autorités monétaires. Le Cameroun compte aujourd’hui 385 établissements de microfinance dûment agréés par le Minfi.
Mais cette réduction du nombre d’acteurs ne traduit pas un recul du secteur. Au contraire, son poids économique s’est fortement accru. En 2000, la microfinance touchait environ 300 000 clients, avec 35,9 milliards de Fcfa d’épargne mobilisée et 25,4 milliards de Fcfa de crédits distribués.
En 2024, selon les données sectorielles disponibles de la Cobac, les établissements de microfinance camerounais ont accordé 659,4 milliards de Fcfa de crédits à l’économie nationale. Cette progression confirme la place prise par ces institutions dans le financement des ménages, des très petites entreprises et des petites et moyennes entreprises, en particulier dans les segments encore insuffisamment servis par les banques classiques.
Cette montée en puissance rend plus pressante la question de la représentation professionnelle. Un secteur qui distribue plusieurs centaines de milliards de Fcfa de crédits ne peut durablement fonctionner avec une organisation patronale en crise de gouvernance.
Une AG test pour la crédibilité du secteur
Selon David Kengne, directeur de la Microfinance Academy, les préparatifs de l’Assemblée générale prévue en juin 2026 avancent. Cette rencontre devrait permettre de mettre fin à une longue période de blocage institutionnel ouverte après l’expiration du mandat du bureau élu en 2011.
Alban Clovis Forgang y voit pour sa part une étape nécessaire : « C’est une initiative salvatrice. Le mandat de l’équipe actuelle est dépassé depuis plus de douze ans et l’ensemble du secteur se réjouit de voir que les lignes bougent enfin », affirme-t-il. L’ancien dirigeant de la Finec reste toutefois prudent : « Nous espérons simplement que cette fois sera la bonne, car par le passé, plusieurs calendriers de convocation de l’AG ont été annulés à la toute dernière minute », rappelle-t-il.
Pour éviter de nouveaux blocages, un comité technique travaille à la finalisation de textes rénovés. Ces statuts devraient être soumis à l’approbation des membres lors de l’Assemblée générale de juin à Yaoundé. L’objectif est d’adapter l’association aux défis actuels du secteur, notamment la transformation numérique, l’évolution de la réglementation dans la zone Cemac et les exigences croissantes de gouvernance.
Pour l’Anemcam, l’enjeu dépasse donc le simple renouvellement d’un bureau. Il s’agit de restaurer la légitimité d’une organisation censée porter la voix d’un secteur devenu incontournable dans le financement de l’économie camerounaise.