Filière bois : La Cemac annonce la fin des exportations de grumes au Cameroun

Après deux reports, l’instance communautaire a confirmé l’interdiction d’exportation des grumes pour le 1er janvier 2028. L’expérience du Gabon, engagé dans cette voie depuis 2010, offre des repères pour mesurer les effets attendus de cette réforme au Cameroun.

À compter du 1er janvier 2028, l’exportation du bois en grumes sera interdite au Cameroun. Cette échéance découle d’une décision du Conseil des ministres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), prise le 23 février 2024 à Bangui, en République centrafricaine. Elle s’applique à l’ensemble des six États membres de la zone Cemac, ainsi qu’à la République démocratique du Congo (RDC), associée à la démarche.

La mesure vise la deuxième transformation du bois sur le territoire national. Elle s’inscrit dans un calendrier progressif. Depuis le 1er janvier 2025, chaque pays doit prendre les dispositions permettant une réduction graduelle des exportations de grumes. L’interdiction s’étendra ensuite à la totalité des essences forestières à compter du 1er janvier 2028, sans dérogation, sauf entre États membres de la Cemac et avec la République démocratique du Congo, où les échanges de grumes resteront permis afin de soutenir les chaînes de valeur régionales.

Cette échéance de 2028 constitue le troisième calendrier fixé pour cette réforme. Une première date avait été retenue pour janvier 2022, avant d’être reportée à janvier 2023, puis renvoyée sans précision, en raison des craintes exprimées par plusieurs États sur les pertes de recettes fiscales liées à l’arrêt des exportations de bois brut.

Les lois

Au Cameroun, la trajectoire vers l’interdiction totale remonte à la loi forestière de 1994, qui pose les premiers jalons de la politique de transformation locale. En 2021, quatre zones économiques spéciales dédiées au bois sont créées à Bertoua, Édéa, Kribi et Douala, pour accueillir les unités de transformation. En 2024, la loi n° 2024/008 proscrit l’exportation en grumes d’un premier lot d’essences forestières. Le 28 avril 2026, un arrêté du ministre des Forêts et de la Faune, Jules Doret Ndongo, ajoute quinze essences supplémentaires à cette liste, portant à 91 le nombre d’essences interdites d’exportation sous forme de grumes, soit environ 95 % des essences exploitées dans le pays.

Selon les données de la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac), la production nationale de bois est projetée à 5,22 millions de mètres cubes en 2025. La capacité installée de transformation atteint 1,125 million de mètres cubes par an, d’après le Groupement de la filière bois du Cameroun, en juillet 2026. Le taux de transformation locale de la production camerounaise reste toutefois limité à 36 %, contre un objectif d’intégration industrielle poussé par la réforme.

La fiscalité a servi de levier avant même l’entrée en vigueur de l’interdiction totale. Le droit de sortie appliqué aux grumes est passé de 17,5 % à 75 % de la valeur FOB entre 2017 et 2024. Des exonérations de taxes sur les équipements industriels destinés à la transformation ont également été mises en place. Malgré ces mesures, le Cameroun a encore exporté 850 000 mètres cubes de grumes en 2022, selon des données citées par la Cemac.

L’exploitation illégale demeure un point de vigilance. Le Système normalisé d’observation indépendante externe, développé depuis 2015 par l’ONG Forêts et Développement Rural (Foder) avec d’autres organisations de la société civile, a documenté 19 292 mètres cubes de grumes exploitées illégalement entre 2017 et 2025. Le préjudice financier associé à ces pratiques est évalué à 623,89 millions de F CFA.

L’expérience du Gabon

L’expérience du Gabon, premier pays de la sous-région à avoir interdit les exportations de grumes, sert de point de référence pour les autres États de la Cemac. La mesure gabonaise, décidée en Conseil des ministres le 5 novembre 2009, est entrée en application en janvier 2010, avec une montée en charge progressive imposant aux opérateurs de transformer 60 % de la production de grumes dès 2010, 75 % en 2011 et 80 % en 2012. Seize ans après, le taux de transformation locale au Gabon est passé de 20 % à 60 %, le nombre d’unités de transformation de 85 à 217, tandis que la part des grumes dans les exportations est tombée de 88 % à 3 %.

Le Gabon est devenu le premier producteur de la zone Cemac, avec 40 % de la production régionale selon la Banque des États de l’Afrique centrale, et le premier transformateur, avec 69 % du bois transformé dans la sous-région. La zone économique spéciale de Nkok, créée en 2011 en partenariat avec la société ARISE IIP, regroupe 144 entreprises originaires de 19 pays, dont 84 dans la filière bois. La valeur des exportations de produits bois gabonais est passée de 350 millions de dollars en 2010 à plus d’un milliard de dollars en 2019. Sur la même période, la contribution du secteur bois au produit intérieur brut a été multipliée par quatre, et le nombre d’emplois dans le secteur est passé de 8 400 à 34 200 entre 2010 et 2020.

Cette trajectoire gabonaise s’est accompagnée d’un recul des recettes fiscales issues du secteur bois, tombées de 80 % entre 2008 et 2014, selon une étude de la Banque mondiale présentée au gouvernement gabonais en 2016. La Commission de la Cemac évalue à environ 80 milliards de F CFA par an les pertes de recettes que l’interdiction totale des exportations pourrait entraîner pour le Cameroun, un montant comparable aux 75 milliards de F CFA de pertes initiales enregistrées par le Gabon au début de sa réforme.

Les observations de la société civile

Neuf organisations de la société civile camerounaise, parmi lesquelles l’association Forêts et Développement Rural, ont publié en août 2026 une note de position sur cette réforme. Le document formule cinq constats. La transformation locale du bois représente une opportunité économique pour le pays. Les mesures préparatoires doivent être accélérées par l’ensemble des parties prenantes. Le développement d’essences alternatives et de nouveaux marchés conditionne la réussite de la transformation. L’exploitation illégale persiste et menace la crédibilité de la réforme. Une gouvernance inclusive et transparente reste nécessaire pour mener à bien cette transition.

Ces organisations formulent également cinq conditions pour la réussite de la réforme : le renforcement des capacités industrielles, à travers les équipements, le financement, l’énergie et les compétences techniques ; l’amélioration de la connaissance de la ressource forestière, par un inventaire forestier national et l’identification d’essences de substitution ; le développement de débouchés nationaux, régionaux et internationaux pour les produits transformés ; le renforcement du contrôle forestier et de la traçabilité sur l’ensemble de la chaîne de valeur ; et une transition concertée entre l’État, le secteur privé, les communautés et la société civile.

À moins de deux ans de l’échéance du 1er janvier 2028, la mise en œuvre de la réforme au Cameroun repose désormais sur la capacité des acteurs à combiner le renforcement de l’appareil industriel national avec le contrôle de l’exploitation forestière et le développement de marchés pour le bois transformé localement.

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