Lors du Forum d’EXPerience Summit, Anthony Same spécialiste du cloud et des datacenters et Joël Sikam, expert dans la fabrication de produits d’hygiène, ont décrit la place de l’innovation dans leurs entreprises.
Dirigeants, experts, professionnels et jeunes talents se sont réunis pendant deux jours à Douala autour du thème : « Stimuler l’innovation et la croissance grâce à l’esprit d’équipe ». Lors de la seconde journée d’EXPerience Summit, Anthony Same, CEO de ST Digital, et Joël Sikam, PDG de Fisco Industries, ont expliqué le rôle de l’innovation dans le développement de leurs activités.
Les organisateurs défendent une conception de l’innovation qui ne se limite pas aux nouvelles technologies, mais part des besoins des organisations. Jesse Happi-Ndongo, directeur général d’EasyGroup, a invité les participants à examiner la pertinence d’une solution avant de parler d’innovation. Selon lui, une technologie ou une méthode qui existe déjà devient une innovation lorsqu’elle s’adapte à un contexte ou à un besoin précis. Le forum s’appuie également sur le Réseau de solutions, un espace d’échanges entre acteurs économiques qui vise à faire naître des collaborations structurées.
Cette approche revêt un enjeu particulier pour le Cameroun. L’Indice mondial de l’innovation 2025 place le pays au 116e rang, et l’analyse publiée à partir de ce classement attribue ce retard à un secteur privé fragile et séparé des centres de recherche. Les deux entrepreneurs entendus à Douala décrivent des parcours qui répondent à ce constat par la pratique.
ST Digital, innover pour se distinguer
Anthony Same a rappelé son retour au Cameroun. « Je suis rentré au Cameroun en 2005, ça fait 20 ans que je suis dans ce milieu », a-t-il déclaré, en précisant que ses études en technologie ont orienté son parcours. Il estime qu’il faut entreprendre dans sa passion. Selon lui, l’innovation a servi de moyen de distinction face à la concurrence. « Il a fallu toujours innover », a-t-il dit.
Il a retracé les étapes de son entreprise. ST Digital a proposé la transformation digitale dès 2017, avant que le sujet ne gagne le marché en 2019 et 2020, période durant laquelle le Covid a accéléré la demande. Le cloud et les datacenters ont ensuite pris le relais, puis l’intelligence artificielle. « Au cœur de toutes nos dynamiques, c’est l’innovation, et c’est avant tout parce que c’est un avantage compétitif », a-t-il affirmé.
Les données publiques confirment cette trajectoire. Anthony Same a fondé ST Digital en avril 2017, après avoir exercé des fonctions chez Microsoft, SAP et Oracle. Le groupe a lancé à Yaoundé, le 27 janvier 2021, son offre de cloud et de datacenter, avec un partenariat Microsoft Cloud Solution Provider, et revendique la position d’unique opérateur indépendant à détenir au Cameroun un datacenter de niveau Tier 3. Le 5 décembre 2023, il a mis en ligne Cloudstore Africa, une plateforme d’hébergement de sites web, de serveurs virtuels, de noms de domaine et de boîtes e-mail, hébergée au Cameroun et payable par carte bancaire ou mobile. Le datacenter camerounais intègre également une infrastructure dédiée à l’intelligence artificielle.
L’entreprise a étendu son modèle hors du pays. Elle est présente au Cameroun, au Gabon, au Congo et en Côte d’Ivoire. Elle vient d’inaugurer au Gabon le datacenter de Nkok. Le choix s’inscrit dans un marché où l’Afrique pèse encore peu. En 2024, le continent représentait 1% de la capacité mondiale de datacenters, soit environ 3,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires, pour un marché mondial estimé à 386 milliards de dollars. L’International Data Corporation projette un marché africain supérieur à 13 milliards de dollars en 2030.
Le financement a accompagné cette progression. Anthony Same a indiqué avoir d’abord attiré des clients et démontré que le modèle fonctionnait, avant de convaincre des investisseurs.
Fisco Industries, adapter l’offre à un contexte de crises
Joël Sikam a présenté un parcours différent. Il s’est lancé, a-t-il expliqué, avec l’idée de répondre à un besoin et d’accompagner le style de vie de ses clients. Son entreprise fabrique et commercialise des produits d’hygiène, d’entretien, de nettoyage et de soins. Sur ces produits de grande consommation, les clients comparent les prix, ce qui impose de répondre à la fois à leurs besoins physiologiques et à leurs contraintes financières.
Il a énuméré les chocs que l’entreprise a traversés : la crise sanitaire du Covid, la guerre en Ukraine, qui a fait monter le prix des matières premières, puis la crise au Moyen-Orient. Il a rappelé que le Cameroun est une économie d’importation, ce qui expose les entreprises au manque de devises. Fisco a répondu par une approche « globale », résumée par la formule « thinking global, but act local ». Selon Joël Sikam, l’entreprise rivalise désormais avec les marques internationales présentes avant elle sur le marché. Il affirme que deux marques historiques se sont retirées du Cameroun, sans les nommer, parce que Fisco s’est montrée compétitive.
Les chiffres disponibles situent l’échelle de cette entreprise. Fisco Industries a été créée en 2015 avec quatre employés et commercialise ses produits sous les marques Simad et Simpharma. Elle a démarré sur les fonds propres de son fondateur, avec sept produits, dont l’eau de Javel, le liquide vaisselle et le nettoyant pour sol. Elle fabrique aujourd’hui une vingtaine de produits, vendus notamment dans les enseignes Carrefour, Spar et Casino. Son site se trouve à Bonabéri, à Douala, et elle diffuse ses produits en République démocratique du Congo, en Côte d’Ivoire et au Nigeria.
Joël Sikam a déjà expliqué la logique économique de ce choix industriel. Dans un entretien publié par How We Made It in Africa, il estimait que plus de 80 % des produits de consommation vendus au Cameroun sont importés. Dans ce contexte, produire localement des biens courants constitue, selon lui, une réponse à la dépendance aux importations et une forme d’innovation.
Deux voies, une même exigence
Les deux dirigeants n’évoluent pas dans le même secteur, mais leurs propos se rejoignent sur trois points. L’innovation part d’un besoin identifié avant la technologie. Elle suppose d’adapter des solutions existantes à un marché précis. Elle se mesure à la capacité de durer face aux crises et à la concurrence.
Anthony Same a transposé les outils du cloud et des datacenters à la demande des entreprises du continent. Joël Sikam a appliqué la fabrication de produits d’hygiène aux contraintes de prix et d’approvisionnement du Cameroun. Ces exemples correspondent à la lecture que Jesse Happi-Ndongo a présentée à l’ouverture du Forum. L’innovation se juge à « sa pertinence », et le « Réseau de solutions doit permettre aux acteurs économiques de s’associer pour la diffuser ».