Football : La soutenabilité financière du projet de Gianni Infantino à la fifa

Après l’Italie, l’Angleterre et plusieurs autres fédérations européennes, la Fédération française de football a retiré son soutien à la candidature de Gianni Infantino pour sa réélection à la présidence de la Fifa, prévue le 18 mars 2027 à Rabat, au Maroc. Cette décision relance la polémique sur le projet controversé de réforme commerciale de l’instance faîtière du football mondial, finalement retiré le 1er août dernier.

La Fédération française de football (FFF) a décidé, le 10 septembre, de retirer son soutien à Gianni Infantino dans la perspective de l’élection à la présidence de la Fédération internationale de football association (Fifa). Initialement, le président de la FFF, Philippe Diallo, avait signé, le 29 juin 2026, une lettre de soutien à Infantino pour le scrutin de mars 2027, comme quelque 200 autres présidents de fédérations. Mais les conditions de ce soutien ne seraient désormais plus réunies.

La FFF estime qu’une « série d’événements impliquant directement la gouvernance de la Fifa et son président » est apparue après son soutien, « en contradiction totale avec les principes essentiels d’une bonne gouvernance et avec les valeurs du football ». Elle appelle désormais à une réforme en profondeur de la gouvernance de la Fifa. Cette décision française, qui intervient après le désengagement de plusieurs fédérations européennes, dont celle de l’Italie notamment, donne une nouvelle dimension à la contestation du mode de gouvernance d’Infantino. Elle relance surtout le débat sur la pertinence et la soutenabilité de son projet de réforme commerciale.

L’économie du projet

Le président de la Fifa a annoncé, fin juillet, son intention de créer la « Fifa Forward Enterprise » (FFE), une filiale commerciale contrôlée par la Fifa, avec un capital ouvert à des investisseurs privés minoritaires. Dans un courrier adressé aux 211 fédérations membres, Infantino assumait un objectif : « générer autant de valeur que possible », afin de la redistribuer ensuite au football mondial. La FFE devait regrouper l’exploitation d’une partie des droits commerciaux de la Fifa : diffusion télévisée, sponsoring, billetterie, licences et opérations liées aux grandes compétitions, notamment les Coupes du monde masculine et féminine et le Mondial des clubs. La société devait être valorisée autour de 20 milliards de dollars, avec la possibilité de céder jusqu’à 20% de son capital à des investisseurs privés pour lever 4,2 milliards de dollars.

L’enjeu financier était considérable. Chaque fédération membre aurait pu recevoir jusqu’à 20 millions de dollars de financement exceptionnel dès 2027. Les dotations du programme Fifa Forward devaient ensuite passer de 8 millions actuellement à 20 millions par fédération pour le cycle 2027-2030, puis 22 millions pour 2031-2034 et 24 millions pour 2035-2038. En réalité, le projet s’inscrivait dans la logique d’Infantino consistant à accroître fortement la valeur commerciale du football mondial pour augmenter les ressources disponibles pour son développement.

L’importance du projet

L’apport financier potentiel de la FFE était indéniable. Une levée de 4,2 milliards de dollars aurait représenté une capacité financière considérable pour développer les infrastructures, les centres techniques, les compétitions, le football féminin et la formation dans les 211 associations membres. Cette dimension financière a nourri paradoxalement plutôt des inquiétudes. Pour ses promoteurs, il s’agissait de transformer davantage la puissance commerciale de la Fifa en ressources pour le développement. Pour ses détracteurs, l’opération revenait à ouvrir progressivement le capital économique des principales compétitions de la Fifa à des intérêts privés. La question n’était donc pas seulement de savoir combien le football pouvait gagner, mais qui contrôlerait demain la valeur économique créée par le football mondial et selon quelles règles.

La maLadrese d’infantino

Le premier problème a été la méthode. Le projet a été présenté sans véritable concertation préalable avec les confédérations. L’Uefa et plusieurs autres organisations ont immédiatement contesté le processus, estimant qu’une réforme d’une telle ampleur ne pouvait être imposée de manière unilatérale. La Fifa avait initialement donné aux fédérations jusqu’au 19 septembre pour se prononcer. L’Uefa avait dénoncé un « ultimatum » et une forme de « gouvernance par la peur ».

Le calendrier électoral d’Infantino, candidat à sa propre succession en mars 2027, a également alimenté les soupçons sur l’opportunité politique du projet. La proximité avec certains investisseurs potentiels a constitué, un autre facteur de controverse. Le nom du fonds d’investissement Thrive Eternal, créé par Joshua Kushner, le frère du gendre de Donald Trump, Jared Kushner, a particulièrement retenu l’attention, dans un contexte où les relations d’Infantino avec Donald Trump pendant et autour du Mondial 2026 avaient déjà suscité de nombreuses critiques.

Face à la fronde, Infantino a finalement annoncé le 1er août l’abandon du projet, reconnaissant que celui-ci avait créé des divisions incompatibles avec l’objectif initial d’unir et de développer le football mondial. Mais le retrait de la FFE n’a pas clos le débat. L’Uefa continue notamment de chercher à obtenir des informations sur le montage financier envisagé et examine les suites juridiques possibles.

La soutenabilité du projet

La dernière coupe du monde de juin dernier a engrangé des recettes de 9 milliards de dollars. Le projet d’ouverture du capital aux investisseurs privés devrait permettre de mobiliser 4,2 milliards de dollars dès 2027, longtemps avant la prochaine coupe du monde de 2030. Les experts financiers qui ont accompagné Infantino dans le projet se sont inspirés du modèle d’introduction d’une société en bourse en mettant 20% du capital à la cote.

L’introduction des acteurs privés dans le fonctionnement commercial de la Fifa devrait donner plus de transparence à la gouvernance de cette instance faitière mondiale qui brasse des milliards de dollars dont le contrôle échappe à l’orthodoxie de gestion comptable et financière des entreprises. Le projet d’Infantino donne l’occasion aux experts financiers d’entrer dans les dédalles financiers de cette association qui manage l’une des plus grosses fortunes mondiales.

L’inquiétude des fédérations européennes de football peut aussi se justifier par la peur de l’effet domino de la transparence que ce projet peut à terme susciter dans le monde du football. Ces fédérations gèrent des fortunes colossales suivant des régimes particuliers qui n’obéissent pas aux règles des sociétés de capitaux. Tenez par exemple, le budget total cumulé des clubs de la première ligue anglaise dépasse les 7 milliards d’euros cette saison, avec des revenus globaux attendus de plus de 7,5 milliards d’euros. Le montant de transferts de joueurs des clubs anglais ont atteint 4,1 milliards d’euros lors des mercatos d’été qui ont pris fin le 1er septembre dernier. Le projet d’Infantino donne l’occasion aux intellectuels de penser comment dissocier la gestion du volet commercial du volet associatif du football.

La Position de l’Afrique

C’est sur ce terrain que la position africaine mérite une attention particulière. Le soutien financier au football africain s’est considérablement renforcé depuis l’arrivée de Gianni Infantino à la tête de la Fifa. Le programme Fifa Forward a permis d’investir plus d’un milliard de dollars en Afrique depuis 2016. Entre 2016 et septembre 2025, les investissements consacrés à la CAF, aux associations régionales et aux 54 fédérations africaines atteignaient 1,06 milliard de dollars, avec une projection à 1,28 milliard à la fin de 2026. C’est l’une des principales raisons pour lesquelles les dirigeants du football africain restent globalement favorables à Infantino.

Les 54 voix africaines pèseront lourd lors de l’élection de mars 2027. Une autre raison tient au modèle de redistribution de la Fifa. Contrairement à de nombreux organismes sportifs internationaux, l’instance mondiale redistribue une partie importante de ses revenus à l’ensemble de ses membres, y compris aux fédérations disposant de marchés sportifs beaucoup plus modestes. Le président de la Fifa peut mettre à son actif une hausse importante des ressources consacrées au développement et une expansion spectaculaire de la valeur commerciale du football. Mais son style de gouvernance, la multiplication des projets commerciaux et le manque de concertation dénoncé par plusieurs acteurs ont progressivement fragilisé son image auprès d’une partie du mouvement sportif.

Le problème de Infantino dépasse donc le seul projet FFE et porte désormais sur le modèle de gouvernance du football mondial. Et à cet effet, la Fédération Française de Football, au-delà du retrait de son soutien, demande désormais un nouveau projet de gouvernance associant confédérations,fédérations, joueurs, supporters et autres parties prenantes. Infantino n’était-il pas dans cette voie ? Si non qu’est-ce-que les Européens lui reprochent ? Malgré ces contestations, Infantino conserve toutefois des soutiens importants, notamment en Afrique, en Amérique du Sud et en Asie et reste pour l’heure le seul candidat officiellement déclaré à sa succession.

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