A l’occasion de la visite de Léon XIV la semaine dernière dans le pays, certaines grandes villes ont changé de visage en l’espace de quelques semaines. Des routes dont les travaux piétinaient depuis des années ont été achevées à marche forcée, des artères nettoyées, des trottoirs réaménagés, l’éclairage public renforcé, les espaces publics embellis, tandis que les poubelles ont disparu des grands axes.
L’arrivée du pape Léon XIV au Cameroun, le 15 avril 2026, dans le cadre d’une tournée africaine entamée en Algérie, a mis tout le pays en éveil. La visite de quatre jours a connu plusieurs temps forts à Yaoundé, mais aussi à Bamenda et à Douala. Tout au long de son séjour, le Saint-Père a ainsi rencontré les autorités civiles, religieuses, diplomatiques et une frange de la communauté estudiantine au campus de l’Université catholique d’Afrique centrale. Plusieurs messes géantes, ainsi que des échanges avec les jeunes et les acteurs sociaux ont également lieu. Au-delà de cette dimension pastorale, ce déplacement revêtait également un enjeu politico-spirituel important, dans un pays marqué par des tensions sociales, des défis économiques et des attentes fortes en matière de gouvernance.
Faut-il le rappeler, il s’agissait du quatrième voyage d’un Pape au Cameroun, après ceux de Jean-Paul II en 1985 puis en 1995, et celui de Benoît XVI en 2009. Chacune de ces visites avait été marquée par une forte mobilisation populaire, mais aussi par une mise en mouvement accélérée de l’appareil administratif. La venue du Souverain pontife agit ainsi, à chaque fois, comme un catalyseur qui pousse les autorités à agir avec célérité.
Et d’ailleurs, comme on a pu l’observer, ce nouveau voyage du Léon XIV n’a pas fait exception, puisqu’il a aussitôt remis en lumière un phénomène récurrent dans la gestion publique du Cameroun : l’action qui ne s’accélère que sous l’effet d’un regard extérieur. En effet, en l’espace de quelques semaines, la capitale camerounaise a changé de visage. Cette transformation soudaine, visible à l’œil nu, contraste fortement avec la lenteur habituelle observée dans la conduite de nombreux projets publics.
Quand l’action publique dépend d’événements exceptionnels
Bien plus, ce décalage a alimenté l’ironie populaire. Sur les réseaux sociaux et dans les discussions quotidiennes, certains citoyens ont grandement « béni » le Saint-Père, allant jusqu’à souhaiter qu’il revienne chaque année pour contraindre les autorités à œuvrer au développement du pays. Pourtant derrière l’humour se cache une critique sévère : celle d’un système administratif qui ne fonctionne efficacement que sous pression. L’idée que l’action publique dépend d’événements exceptionnels plutôt que d’une planification régulière interroge profondément la culture de gouvernance.
Car la situation révèle une contradiction majeure. Les dirigeants, élus pour certains et nommés pour d’autres, disposent en principe des moyens institutionnels, financiers et techniques pour agir. Pourtant, l’impulsion ne semble apparaître que lorsque l’image du pays est en jeu devant la communauté internationale. Cette gouvernance par l’urgence médiatique montre que les blocages ne sont pas uniquement liés aux ressources, mais aussi à la volonté politique et à l’organisation administrative.
La visite du pape a ainsi agi comme un révélateur. Elle a démontré que les routes peuvent être construites rapidement, que les villes peuvent être assainies, que les chantiers peuvent être achevés lorsque la décision est prise. Elle a aussi mis en évidence que cette efficacité reste ponctuelle, limitée à la durée d’un événement. Une fois les projecteurs éteints avec le départ du Pape samedi dernier, le risque est grand de voir l’élan retomber, les priorités se diluer et les lenteurs réapparaître, au grand dam des populations.