Le crédit, la transparence et la confiance en sont les trois identifiés par Gordon Acha dans une interview accordée au magazine « « Banques du Cameroun » de l’Apeccam, édition de juillet 2026.
Les réformes actuellement engagées dans la Cemac, notamment le Bureau d’Information sur le Crédit (BIC) et les mécanismes de mise à l’index, traduisent-elles selon vous l’émergence d’un nouveau régime du crédit en Afrique Centrale ?
Oui, je le crois sincèrement. L’une des réalités que j’ai observées au fil des années est que trop de décisions de crédit ont été prises sans une vision complète des engagements réels des emprunteurs à travers l’ensemble du système financier. Nous avons observé des situations où un client en défaut de paiement auprès d’un établissement pouvait continuer à obtenir des financements auprès d’autres institutions, simplement parce que l’information n’était pas disponible ou n’était pas utilisée de manière optimale. Dans certains cas, des emprunteurs accumulaient des dettes auprès de plusieurs établissements sans que l’un d’entre eux dispose d’une visibilité complète sur leur niveau d’endettement.
Les conséquences sont connues : dégradation de la qualité des portefeuilles, augmentation des pertes sur crédit et, au final, renchérissement du coût du financement pour l’économie dans son ensemble. Une partie de l’explication des niveaux encore élevés de créances en souffrance dans notre région réside justement dans cette asymétrie d’information et dans une discipline du crédit qui n’a pas toujours été appliquée avec la même rigueur par tous les acteurs. Lorsque les taux de créances en souffrance avoisinent encore les 14 %, cela traduit la nécessité de renforcer la discipline à l’échelle de tout l’écosystème. C’est précisément ce qui rend la mise en place du BIC si importante. Cette réforme permet de réduire les zones d’ombre qui ont longtemps caractérisé nos marchés du crédit. Elle favorise une meilleure prise de décision, encourage un comportement plus responsable des emprunteurs et renforce la confiance dans le système financier. Une autre évolution mérite également d’être soulignée : la réglementation relative à la « Mise en Index ».
Cette réforme pourrait constituer une avancée majeure dans le renforcement de la discipline de crédit. En prévoyant la déclaration des emprunteurs défaillants en vue de leurs sanctions et, dans certains cas, des dirigeants des entreprises concernées, elle envoie un signal clair : les engagements financiers doivent être respectés. Je pense que ce dispositif aura un véritable effet dissuasif à l’égard des défauts stratégiques et des comportements irresponsables. Cependant, l’efficacité d’un tel mécanisme dépend également des incitations qu’il crée. À mon sens, l’objectif doit être d’encourager un maximum de déclarations et un maximum de transparence. Toute disposition qui impose aux banques un coût financier supplémentaire pour déclarer un client défaillant risque d’affaiblir l’efficacité du dispositif. Lorsqu’une banque supporte déjà une créance douteuse, lui demander de payer un pourcentage additionnel du montant en défaut pour permettre la mise en index peut créer un effet contre-productif. Certaines institutions pourraient être tentées de passer la créance en perte plutôt que de supporter des coûts additionnels liés à son signalement. Pour être pleinement efficace, un système de déclaration doit encourager la remontée d’information et non la pénaliser.
Au final, un écosystème de crédit sain ne peut exister que si emprunteurs, établissements financiers et régulateurs assument chacun pleinement leurs responsabilités. Réduire les créances en souffrance n’est pas uniquement une préoccupation bancaire ; c’est un enjeu économique majeur. Chaque franc immobilisé dans une créance douteuse est un franc qui ne finance ni l’investissement, ni l’entrepreneuriat, ni la création d’emplois.
Citi est présente dans plus d’une centaine de pays. Quels enseignements la Cemac pourrait-elle tirer d’autres régions du monde en matière de gestion du risque de crédit et de discipline financière ?
Une leçon ressort particulièrement : une croissance durable du crédit repose sur trois piliers fondamentaux : l’information, la discipline et la confiance. Les systèmes financiers les plus performants disposent tous d’informations fiables, de mécanismes efficaces de partage de données, d’un cadre juridique solide, d’une identification robuste des acteurs économiques et d’institutions capables d’assurer le respect des règles. L’exemple du Kenya est particulièrement inspirant. Le succès de M-Pesa n’est pas uniquement le résultat d’une innovation technologique. Il est également le fruit d’une vision à long terme portée conjointement par les régulateurs, les pouvoirs publics, les opérateurs de télécommunications et les institutions financières. Aujourd’hui, M-Pesa est bien plus qu’une plateforme de paiement. C’est une véritable infrastructure économique qui soutient le commerce, l’épargne, le crédit et l’inclusion financière.
Cette expérience offre un enseignement important pour l’Afrique centrale. Au Cameroun, le Mobile Money représente aujourd’hui près de 220 milliards de Fcfa de transactions par jour, soit environ 7500 milliards de Fcfa par mois. Au-delà de ces volumes impressionnants, ce qui est remarquable est la richesse des informations générées par ces flux : activité économique, habitudes de consommation, flux de trésorerie, comportement de paiement ou encore résilience financière des ménages et des entreprises. L’opportunité ne réside pas uniquement dans les transactions elles-mêmes. Elle réside dans l’intelligence économique contenue dans ces données et dans notre capacité à les exploiter de manière responsable pour améliorer l’accès au financement tout en renforçant la gestion des risques. Il y a également une réflexion sur la politique publique à mener. À mesure que le Mobile Money poursuit sa croissance, nous devons veiller à ne pas l’appréhender uniquement sous l’angle des recettes fiscales de court terme. Des prélèvements excessifs ou des mesures qui augmentent fortement le coût des transactions risquent de ralentir l’adoption, de réduire l’activité et de décourager l’inclusion financière. Les bénéfices économiques à long terme d’un écosystème numérique dynamique sont probablement bien supérieurs aux recettes immédiates que pourraient générer des politiques trop contraignantes.
Les créances en souffrance sont souvent analysées sous l’angle bancaire. Dans quelle mesure reflètentelles également des problématiques plus larges liées à la gouvernance des entreprises et à l’environnement des affaires ?
À mon sens, les créances en souffrance sont davantage le symptôme d’un problème que le problème lui-même. Elles peuvent révéler des faiblesses de gouvernance, des insuffisances dans la qualité de l’information financière, des lacunes dans la gestion des risques ou encore certaines contraintes de l’environnement économique et juridique. En tant que banquiers, nous avons parfois tendance à nous concentrer sur le crédit lui-même. Pourtant, la qualité du portefeuille bancaire reflète souvent la qualité globale de l’environnement des affaires.
Plus les standards de gouvernance, de transparence et de discipline financière sont élevés, meilleure est généralement la qualité du crédit. Observez-vous aujourd’hui une évolution du comportement des emprunteurs face aux nouvelles exigences de transparence, de conformité et de gestion du risque ?
Absolument. De plus en plus d’entreprises comprennent que la transparence n’est plus seulement une exigence réglementaire ; elle devient un véritable avantage compétitif. Les entreprises qui souhaitent accéder aux marchés internationaux, attirer des investisseurs ou participer aux chaînes de valeur mondiales savent désormais que la qualité de leur gouvernance et de leur information financière constitue un facteur clé de succès. J’observe une volonté croissante de renforcer les standards de reporting, les dispositifs de contrôle interne et les pratiques de gestion. Les emprunteurs comprennent également que davantage de transparence se traduit souvent par un meilleur accès au financement, des conditions plus compétitives et des relations plus durables avec leurs partenaires financiers. Le développement des infrastructures de données financières
Pourrait-il transformer durablement les conditions de financement des entreprises en Afrique centrale ?
Sans aucun doute. Je pense même que l’une des plus grandes opportunités pour notre région consiste à faire évoluer le Bureau d’Information sur le Crédit (BIC) d’un simple registre des défauts vers une véritable infrastructure du crédit. Lorsqu’on évoque le BIC, beaucoup pensent immédiatement à l’identification des mauvais payeurs. C’est évidemment important, mais l’ambition doit être beaucoup plus large. À terme, les données bancaires traditionnelles pourraient être enrichies par d’autres sources d’informations pertinentes : transactions Mobile Money, paiements de factures, historiques d’assurance ou autres indicateurs de comportement financier. Pour des millions d’Africains, le téléphone portable est déjà devenu leur principal outil financier.
L’avenir du BIC ne devrait pas se limiter à nous dire qui présente un risque de défaut. Il devrait également nous aider à identifier les personnes et les entreprises qui, par leur comportement financier, méritent d’accéder au crédit. Cette évolution pourrait être particulièrement bénéfique pour les très petites entreprises, les PME et les entrepreneurs qui disposent parfois d’une excellente discipline financière sans pour autant avoir accès au financement formel. Le Mobile Money est déjà l’une des plus grandes innovations financières du continent. Associé à une infrastructure moderne du crédit, à une identité numérique fiable et à une utilisation responsable de la donnée, il pourrait profondément transformer l’inclusion financière dans notre région.
Comment évoluent les métiers du risque et du crédit à l’ère de la digitalisation, des données et de l’intelligence artificielle ?
La transformation est considérable. Dans l’ensemble du secteur bancaire, y compris chez Citi, nous investissons fortement dans les capacités numériques, l’analytique avancée, l’intelligence artificielle et l’automatisation. Je ne crois pas que l’intelligence artificielle remplacera les banquiers. En revanche, elle nous permettra de prendre de meilleures décisions, de détecter les risques plus tôt, d’améliorer le suivi des portefeuilles et d’élargir l’accès aux services financiers.
Pour l’Afrique, l’un des usages les plus prometteurs réside dans l’exploitation des données alternatives, notamment celles issues du Mobile Money et des transactions numériques, afin d’améliorer l’évaluation du risque de crédit. L’avenir n’est pas le remplacement du jugement humain ; c’est son renforcement.
Dans quelle mesure la modernisation des dispositifs de gestion du risque de crédit constitue-t-elle un levier de confiance pour les investisseurs étrangers ?
La confiance des investisseurs repose avant tout sur la transparence et la prévisibilité. Les investisseurs internationaux souhaitent comprendre les risques, les mesurer et les gérer. Plus les infrastructures de crédit, les standards de reporting financier et les cadres réglementaires sont robustes, plus les investisseurs sont disposés à engager des capitaux sur le long terme. D’une certaine manière, les infrastructures d’information financière sont aussi importantes que les infrastructures physiques. Une meilleure information réduit l’incertitude, diminue les primes de risque et favorise l’investissement.
En renforçant son architecture financière, la Cemac envoie un signal fort aux investisseurs internationaux : celui d’une région engagée dans la transparence, la discipline et la croissance durable.
À l’horizon des cinq prochaines années, quelles transformations majeures anticipez-vous pour le secteur bancaire camerounais et sous-régional ?
Je vois cinq grandes tendances se dessiner. La première est l’accélération de la digitalisation des services financiers. La deuxième est l’adoption croissante de l’intelligence artificielle et de l’analytique avancée. La troisième est le renforcement de la discipline du crédit grâce à un meilleur partage de l’information. La quatrième est l’approfondissement de l’inclusion financière porté par le Mobile Money et les services financiers numériques. La cinquième est l’intégration régionale croissante, notamment à travers la Zlecaf et la modernisation des systèmes de paiement. Ce qui m’enthousiasme le plus est la possibilité de concilier discipline et inclusion.
L’expérience de M-Pesa nous montre ce qui peut être accompli lorsque l’innovation, la réglementation et la vision de long terme avancent ensemble. Si nous voulons que le Mobile Money joue en Afrique centrale un rôle aussi transformateur que celui qu’il a joué en Afrique de l’Est, nous devons continuer à favoriser son adoption et son utilisation. C’est la taille de l’écosystème qui permettra d’en libérer pleinement les bénéfices économiques, financiers et sociaux. En combinant Mobile Money, paiements numériques, intelligence artificielle, systèmes d’identification fiables et infrastructures modernes du crédit, nous avons l’opportunité d’élargir l’accès au financement à des millions de personnes et d’entreprises tout en préservant la discipline nécessaire à la stabilité du système.
Au final, l’avenir du crédit en Cemac ne dépendra pas de notre capacité à prêter davantage, mais de notre capacité à mieux partager l’information, à renforcer la discipline de marché et à utiliser la technologie pour élargir l’accès au financement de manière responsable. Notre ambition ne doit pas être simplement de créer plus de crédit. Elle doit être de bâtir un système financier plus transparent, plus inclusif, plus résilient et davantage au service du développement économique de notre région.