Je rends exceptionnellement hommage à ce compatriote pour son apport particulier et remarquable à la dernière élection présidentielle du 12 octobre dernier au Cameroun, une contribution d’une « intelligence parfaite », selon les étapes de connaissance de Platon, le célèbre philosophe grecque.
Le président du Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem), est décédé le 1ᵉʳ décembre 2025 alors qu’il était détenu depuis 38 jours, dans une cellule au Secrétariat d’État à la Défense à Yaoundé. Arrêté le 24 octobre à Douala dans un contexte de tensions politiques post-électorales, l’opposant âgé de 74 ans souffrait d’un problème respiratoire. Sa famille avait d’ailleurs alerté les autorités sur son état de santé. Malgré cet avertissement, les autorités l’ont transféré à Yaoundé sans son concentrateur d’oxygène. C’est après plusieurs rappels de ses avocats que le pouvoir décide de lui donner un concentrateur, alors que sa santé avait déjà pris un coup. Son décès en détention non justifiée ravive les critiques sur les conditions de prise en charge des prisonniers politiques au Cameroun.
Une vie de militant
Après ses études primaires et secondaires au Cameroun, le jeune Georges Anicet Ekane s’envole en 1973 pour Lille en France où il poursuit ses études supérieures. Politicien dans l’âme, il intègre l’Union National des Etudiants Kamerunais (Unek), un syndicat actif de la communauté camerounaise du Nord de la France. Son militantisme juvénile renforcé venait du fait qu’il avait vécu le 15 janvier 1971 à Bafoussam, la fusillade de Ernest Ouandié, l’une des figures emblématiques de l’UPC au Cameroun. Il était alors élève en terminale au Collège Alfred Saker de Douala et se trouvait à Bafoussam pour disputer un match de football que son collège livrait contre le Lycée de Bafoussam. Comme Ouandié, qui regardait son assassin parce qu’il avait refusé qu’on ne bande ses yeux, Ekané, face à son geôlier, a vu sa mort venir parce que privé de son concentrateur d’oxygène.
Revenu au Cameroun en 1983, il mène son activité politique clandestinement dans l’UPC et encadre le groupe de démocrates patriotes aux côtés de Me Yondo Black, de regrettée mémoire. Les membres du groupe sont interpellés le 19 février 1990, jugés, condamnés par le tribunal militaire de Yaoundé en avril 1990 à 4 ans de prison ferme, assorti d’une amende de 20 millions et l’obligation de payer les frais de tout le procès. Après le tour de plusieurs prisons du pays, il recouvre la liberté à la faveur d’une grâce présidentielle du 14 août 1990. La souffrance et le travail forcé carcéral, loin de le décourager, renforcent plutôt son courage et sa témérité. C’est ainsi qu’il crée en mars 1991 avec d’autres membres de l’UPC, l’UPC Manidem qui dévient légal en 1995. En décembre 1991, il est élu secrétaire national à la coordination et porte-parole de l’UPC-Manidem. Il s’implique activement dans les mouvements de désobéissance civique baptisés « villes mortes » et milite au sein de l’Union pour le changement, une plateforme regroupant des partis politiques de l’opposition et des militants de la société civile, mise en place pour soutenir la candidature de John Fru Ndi contre Paul Biya à la présidentielle d’octobre 1992.
Participation à l’élection présidentielle de 2025
Anicet Ekane et son parti le Manidem ont marqué de leur empreinte l’élection présidentielle du 12 octobre 2025 au Cameroun. C’est d’ailleurs cette implication qu’il laisse comme grand souvenir à beaucoup de Camerounais. En effet, face à la détermination du pouvoir d’invalider la candidature de Maurice Kamto, arrivé deuxième à la présidentielle de 2018, si elle est présentée par son parti, le MRC, Anicet Ekané décide contre toute attente en juillet 2025, d’investir le leader de l’opposition camerounaise par le Manidem qui n’a qu’un élu local. Cette alliance avait surpris plus d’une personne vu la divergence idéologique des deux présidents. « On a surpris le pouvoir, qui n’a pas vu cette possibilité de collaboration entre le Manidem et Kamto, compte tenu de nos divergences politiques. Mais l’intérêt du pays étant au-dessus de tout, nous avons fait abstraction de ces divergences pour construire une collaboration citoyenne », avait-il indique à la presse.
Malheureusement, cette candidature subit les foudres du régime de Yaoundé, déterminé à écarter Maurice Kamto de l’élection présidentielle. Loin de se décourager, Anicet Ekane jette son dévolu sur Issa Tchiroma Bakary. Ce choix une fois de plus surprend, car cet ancien apparatchik du régime de Biya, a été pendant plus de 15 ans ministre et jurait encore fidélité à Paul Biya, avant de démissionner trois mois avant l’élection, le 24 juin, à la surprise générale, pour se présenter contre lui. Malgré ce passé encombrant, Anicet Ekane estime qu’Issa Tchiroma – qu’il connaît bien – « est, parmi les onze candidats de l’opposition en lice, celui qui peut le mieux porter les aspirations de changement des Camerounais ». Comme en 1992, l’Union pour le changement – dont l’acronyme « UPC » se confond à l’Union des populations du Cameroun, se reconstitue autour d’Anicet Ekane et décide de soutenir Tchiroma. Le choix se révèle payant et se concrétise par un plébiscite dans les urnes. Face à cette déculotté électorale, le régime engage la chasse aux soutiens directs d’Issa Tchiroma, en interpellant les 24 et 25 octobre, Anicet Ekane, Djeukam Tchameni et le Pr Abaa Oyono avant la proclamation des résultats.
Quelles leçons tirées des gestes historiques d’Ekané
Les gestes posés par le président du Manidem, Georges Anicet Ekanè avant et après l’élection du 12 octobre méritent qu’on s’y attarde pour tirer quelques leçons. Son soutien à Kamto, Bamiléké originaire de l’ouest et à Issa Tchiroma Bakary, peul, originaire du nord, tous idéologiquement différents, est une preuve qu’il plaçait le Cameroun au-dessus de tout. Ekané agissait dans le même esprit que ses devanciers politiques, Um Nyobé (Bassa), E. Ouandié (Bamiléké), F. Moumié (Bamoum), qui depuis les années 1940, avaient déjà surpassé le tribalisme. C’est une preuve que le tribalisme ambiant au Cameroun est entretenu par des petits esprits du pouvoir pour se maintenir. Par ailleurs, l’invalidation de la candidature du professeur Kamto, à cause d’une autre pseudo candidature du Manidem présentée par un certain Hebga, nous rappelle les péripéties de la mort de Ruben Um Nyobé en 1958. Ce dernier se trouvait dans la forêt de Boumnyebel avec quelques personnes parmi lesquelles son épouse et Mayi Matip, mais tout juste avant l’assaut des militaires qui a couté sa vie, Mayi Matip avait curieusement disparu sans dire à ses compagnons où il s’en allait. La légende dit depuis lors que c’est lui qui aurait trahi Um Nyobé. Ce mal qui resurgit près de 70 ans après par un fils de la même contrée, mérite d’être exorcisé, notamment lors des funérailles des nationalistes camerounais que le 3eme président du Cameroun se doit d’organiser afin de susciter une réelle cohésion nationale. La tradition africaine imposait qu’après leur réhabilitation intervenue en décembre 1991, qu’on organisât immédiatement leurs funérailles.
Ekané dans l’intelligence parfaite de Platon
Un extrait de l’hommage du professeur Maurice Kamto, président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), illustre parfaitement la « grandeur d’âme » et l’esprit patriotique de Georges Anicet Ekané. « Le panache avec lequel tu as quitté la scène au terme d’un parcours remarquable en cette année 2025, car de la grandeur, tu nous en as montré. Au moment où nous t’avons approché pour obtenir l’investiture du Manidem à l’élection présidentielle d’octobre dernier, alors que tous avant toi avaient exigé de l’argent, on n’en est resté ensemble sur les idées et tu fus manifestement sensible à l’appel de l’histoire. Lorsque je me fis auprès de toi l’écho de cet appel, je pus noter à quel point il a raisonné en toi ». Dans un pays où la majorité de dirigeants politiques ne vivent que du marchandage et des compromissions, ce témoignage est assez édifiant pour l’homme donc nous célébrons la mémoire.
C’est la raison pour laquelle nous pensons que Georges Anicet Ekané avait atteint la quatrième étape de la connaissance selon Platon. Le philosophe grecque (428/427-348/347 av. J.C), disait qu’il existe quatre stades de développement de la connaissance : l’imagination, la croyance, la pensée et l’intelligence parfaite. Ces étapes ne sont pas développées automatiquement par chaque individu le long de sa vie. Très peu de personnes développent la pensée interrogative qui mène vers l’intelligence parfaite. La majorité adhère à la pensée ambiante qui est réduite au visible, au matériel, d’où la course effrénée vers l’accumulation du bien matériel qui devient le but à atteindre dans la vie. C’est dommage.